Culture
08:49 21 juillet 2020 | mise à jour le: 22 juillet 2020 à 16:11 temps de lecture: 7 minutes

Vague de dénonciation: faute avouée à demi pardonnée?

Vague de dénonciation: faute avouée à demi pardonnée?
Photo: Josie Desmarais/MétroBernard Adamus fait partie des artistes qui se sont publiquement excusés de leurs comportements déplacés

Depuis deux semaines, une troisième vague de dénonciation d’abus de pouvoir, de harcèlement et d’agressions sexuelles déferle sur les réseaux sociaux. Contrairement aux mouvements #AgressionNonDénoncée en 2014 et #MoiAussi en 2017, plusieurs des personnalités visées – essentiellement des musiciens – reconnaissent leurs torts et présentent leurs excuses. Repenti sincère ou geste opportuniste?

Maripier Morin, Bernard Adamus, Yann Perreau, David Desrosiers, Maybe Watson et Kevin Parent ont tous présenté leurs excuses après avoir été visés récemment par des allégations. Alex Nevsky a même pris les devants, n’attendant pas que son nom sorte sur une liste.

La populaire animatrice a lancé le bal le 9 juillet à la suite d’accusations émises à son endroit par la chanteuse Safia Nolin: «Je ne cherche pas à excuser mes gestes et mes paroles, je cherche plutôt à comprendre et surtout, à trouver l’aide dont j’ai besoin. J’entame donc une thérapie», a-t-elle déclaré avant d’annoncer qu’elle mettait sa carrière sur pause.

Les musiciens qui lui ont emboité le pas dans les jours suivants ont tous formulé des messages semblables en s’excusant du tort qu’ils ont pu causer et en s’engageant à aller chercher de l’aide.

«À bien des égards, j’ai beaucoup de torts, je l’admets, et j’y travaille beaucoup depuis un bon bout, je consulte», a dit Bernard Adamus.

«Je vais prendre du recul et du repos. Je vais réfléchir, demander de l’aide», a publié Yann Perreau. «Je découvre que je fais partie de la gang de ceux qui doivent changer», a pour sa part déclaré Alex Nevsky.

L’ex-bassiste de Simple Plan a promis «d’aller chercher de l’aide professionnelle», tandis que l’ancien membre d’Alaclair Ensemble Maybe Watson a admis devoir «entièrement [s]e consacrer à la reconstruction de [s]on être».

Kevin Parent s’est quant à lui excusé pour les «niaiseries» qu’il a commises. «Je vais payer mes dettes en temps et lieu. Qu’on me dise comment.»

Des leçons de #MoiAussi

Ces messages adressés à leurs fans sur les réseaux sociaux découlent-ils d’une prise de conscience depuis le mouvement #MoiAussi ou s’agit-il d’une stratégie de relation publique afin de préparer leur éventuel retour sous les projecteurs?

Impossible de le savoir avec certitude. «Je ne suis pas à la place de ces artistes, avance Jean-Alexandre D’Etcheverry, directeur de la stratégie médias chez National, une des plus importantes firmes de gestion de crise au pays. Quand même, ça prend un certain courage de reconnaitre publiquement les torts qu’on a pu causer à quelqu’un. C’est indéniable. Ça ne peut pas qu’être intéressé.»

Chose certaine, ces artistes ont appliqué un principe de base de gestion de crise, qui consiste à communiquer rapidement lors d’une telle situation. «Laisser perdurer un message sans y répondre peut avoir des conséquences sur la réputation de ces personnes», soutient M. D’Etcheverry.

On se souvient par exemple que le mépris dont a fait preuve Harvey Weinstein envers ses victimes n’a pas passé le test de l’opinion publique. «Les personnes visées veulent se dissocier de cette ancienne garde qui croyait à une certaine impunité et qui n’a jamais admis ses torts», constate le stratège. Pour se faire, elles doivent faire preuve d’empathie.

«On a vu tomber tellement de têtes pendant la vague #MeToo qu’il y a une sorte de panique, il faut réagir vite», soutient pour sa part l’autrice et professeure de littérature à l’UQAM Martine Delvaux.

On ne sait pas si les musiciens visés par des allégations et Maripier Morin ont choisi de leur propre chef de s’excuser publiquement ou s’ils ont été conseillés en ce sens par des experts. Dans tous les cas, la décision leur appartient, rappelle M. D’Etcheverry.

«Certains ont dû être conseillés, présume le président d’Infopresse, Arnaud Granata. La raison de ces excuses est la même pour tous: prendre le contrôle de la communication, ne pas laisser parler les autres à leur place.»

Partir pour mieux revenir

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les seules personnalités à s’être repenties sont des artistes, puisque leur carrière repose sur le lien privilégié qu’ils ont développé avec leur public. «On s’excuse à ceux qu’on a déçus, constate Jean-Alexandre D’Etcheverry. Ce sont les gens susceptibles par la suite de leur donner une chance de se réhabiliter.»

Peu importe la sincérité de leur démarche, ces excuses sont un passage obligé pour quiconque souhaite relancer sa carrière à long terme. «C’est là qu’on se demande si c’est de la bonne foi», se questionne Martine Delvaux, qui ne veut pas «tirer de conclusions trop rapidement».

«C’est sûr qu’il y a une raison professionnelle, soutient pour sa part Arnaud Granata, également producteur au contenu et chroniqueur à l’émission Dans les médias. Ces artistes ont un métier, ils veulent que leur carrière se poursuive.»

L’expert en communication et en marketing rappelle que ces personnalités sont «des marques». Elles tentent donc protéger leur image. «Le cas de Maripier Morin est probablement le meilleur exemple. Elle s’est excusée, puis a retiré toutes ses publications des réseaux sociaux. C’est sûr que c’est pour préparer le terrain à un éventuel retour», assure-t-il.

Une opinion également avancée par M. D’Etcheverry, pour qui un aveu est le début d’une réhabilitation.

«C’est un peu cliché à dire, mais on est au tribunal de l’opinion publique. Les règles ne sont pas les mêmes que dans une cour de justice. On fait beaucoup appel aux sentiments.» -Jean-Alexandre D’Etcheverry

Reste que leur retour n’est pas pour demain, prévient Arnaud Granata. «Ça prend du temps. Je ne pense pas que Maripier ou quiconque y pense présentement, c’est beaucoup trop tôt. Ils vont attendre que la poussière retombe et voir si leur public est prêt à réentendre parler d’eux.»

D’ici là, la «stratégie de l’effacement» est de mise. «Ça leur permet de ne pas être attaqués, de ne pas participer à la conversation et de rester en contrôle», ajoute-t-il.

Des excuses en demi-teintes

Aucun des artistes ayant présenté ses excuses dans les dernières semaines ne nomme les gestes qui leur sont reprochés.

Selon Arnaud Granata, il s’agit d’une décision calculée. «C’est une stratégie, complètement. C’est ce que conseillerait n’importe quel bon communicateur: être flou dans ses excuses.»

C’est aussi une façon de se protéger sur le plan légal dans le cas où une plainte serait déposée.

D’où le malaise de Martine Delvaux face au pardon rapide que pourraient obtenir ces présumés agresseurs. «Il y a comme un ratage… En même temps, c’est peut-être réussi de leur point de vue; ils s’excusent sans avouer. C’est très habile.»

L’autrice et militante féministe cite en exemple le message de Kevin Parent dans lequel il réfère aux allégations à son endroit par le terme «niaiseries».

«Je pense qu’on peut mettre un bémol sur ces excuses. Elles sont un peu vides. C’est très flou, ça donne l’impression de vouloir noyer le poisson.» -Martine Delvaux

Ces explications seraient salutaires si elles étaient honnêtes et transparentes, soutient-elle. Pour cela, il faudrait que les personnalités accusées reconnaissent «précisément» les gestes qu’elles ont posés.

«La vraie excuse serait un acte de contrition qui dirait: “J’ai fait ça, je m’en souviens, je me sentais mal après, je m’excuse maintenant et je me retire.” Il y aurait un acte d’humilité, pas une manière de se mettre en spectacle.»

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