Culture

Deforestation : univers parallèles

Photo: Timothy Hoyer

Tatouer et peindre. Des actes similaires ou complètement indépendants l’un de l’autre? Phil Holt et Timothy Hoyer, deux artistes américains qui présentent ces jours-ci leurs œuvres sur papier à Montréal dans le cadre de l’exposition Deforestation, discutent de cette question, souvent débattue.

Tatoueur depuis 18 ans, quatre fois papa, propriétaire d’un studio et créateur d’une gamme de pigments, Phil Holt a également ce qu’il appelle «un hobby». Peindre. «C’est mon exutoire depuis toujours, remarque l’artiste floridien avec son pur accent américain. J’ai commencé lorsque j’étais très jeune. Et je n’ai jamais arrêté.»

Ces jours-ci, Phil est de passage dans la métropole pour participer à Art Tattoo Montréal, grand congrès sur le sujet qui se tient à la gare Windsor. Mais il est aussi ici à titre de commissaire pour Deforestation. Cette exposition présentée à la Galerie Yves Laroche, dans le Mile-End, réunit les œuvres de quatre artistes : celles de Phil, donc, ainsi que celles de Timothy Hoyer, d’Edu Cerro et de Lango Oliveira. Quatre hommes qui se connaissent bien. Qui ont fait de l’ornement sur la peau un métier. Qui, en plus, s’expriment avec l’aquarelle sur du papier. Et qui, ajoute notre interlocuteur, le font «dans un style vraiment très éloigné de celui qu’ils emploient dans l’industrie où ils évoluent habituellement». Une chose plutôt rare, selon Holt. L’artiste avance même que la majorité des tatoueurs qui créent d’autres types d’œuvres en parallèle utilisent une esthétique semblable à celles qu’ils emploient sur les corps. Lui? «Moi, non. Pas du tout.»

Précisant qu’il s’agit là d’un «sujet controversé» parmi ses collègues, il avertit que son «point de vue est souvent différent de celui de la majorité». Puis, pesant ses mots, il confie: «Personnellement, je vois le tatouage davantage comme un art commercial que comme un type de création qui relèverait des beaux-arts.» Explication? «Le client vient me voir, on s’assoit ensemble, on épluche ses idées et ensuite, je dois résumer sa pensée, trouver comment l’exécuter et déterminer la direction qu’il souhaite prendre… même si celle-ci est complètement différente de celle que je souhaiterais emprunter, moi!» Ce qui ne rend pas la chose moins stimulante ou moins inspirante. Au contraire. Pourtant, la distinction est là: «Lorsque je tatoue, je suis engagé par quelqu’un pour créer son concept, alors que lorsque je peins, je suis seul avec mes idées. Des idées que je ne pourrais pas forcément marquer sur la peau de quelqu’un d’autre. Ce serait trop étrange.»

Son ami de longue date, Timothy Hoyer, qui présentera une parcelle de son travail sur papier dans le cadre de Deforestation, partage cette philosophie. «Quand j’orne la peau de quelqu’un, je travaille toujours de concert avec lui. Même si la personne entre dans mon studio en disant: “Je m’en fous, fais ce que tu veux!” Elle va devoir porter mon travail sur elle pour le reste de sa vie; je veux qu’elle soit aussi satisfaite que possible. C’est elle qui a le dernier mot. Si elle veut que j’utilise du vert, je dois utiliser du vert», nous confie l’affable artiste brooklynois d’une voix douce.

Depuis 25 ans, Hoyer laisse sa marque renommée sur les corps. Il adore. Reste que, pour se préparer à Deforestation, le New-Yorkais a passé trois mois uniquement avec ses pinceaux, sans exécuter de tatouages. C’était chouette, mais maintenant, il sent le manque. Il a hâte de retrouver ses clients, ses pigments, ses aiguilles. Car si peindre représente pour lui «la liberté» et l’occasion d’explorer des questions qui le préoccupent, Hoyer aime tout autant marquer les épidermes d’«images plus classiques».

«Dans ma tête, le tatouage et la peinture n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Comme il s’agit de deux disciplines artistiques, dans l’esprit de l’observateur, elles semblent aller de pair, mais pour moi, elles sont totalement distinctes. C’est probablement pour ça que je n’utilise jamais d’imagerie associée aux tatouages dans mes œuvres.» – Phil Holt

Il faut dire qu’après les deux décennies qu’il y a passées, Hoyer connaît le milieu sous toutes ses coutures. Il a vu les changements, dans les styles comme dans les mentalités. «Lorsque j’ai commencé à tatouer, c’était un art traditionnel, marginal. Peu de gens s’y intéressaient. Aujourd’hui, c’est devenu tellement mainstream!»

Et si, pour lui, la peinture et le tatouage constituent des entités bien distinctes, il remarque que, de plus en plus, les frontières se brouillent. «Comme le graffiti, que les galeries et les collectionneurs ont commencé à apprécier, le tatouage est pris de plus en plus au sérieux», dit-il.

Fait-il partie de ces nostalgiques qui auraient préféré qu’il demeure réservé à un cercle d’initiés? «Je peux certainement comprendre ce point de vue, puisque j’ai des souvenirs très vifs de mes débuts. C’était un truc qui n’appartenait qu’à un petit nombre d’entre nous, et maintenant, c’est devenu immense! Mais tout change, et il faut l’accepter. Ça reste un univers extraordinaire, et c’est merveilleux d’en faire partie.» Et l’âge d’or du tatouage, c’est maintenant? «Je ne sais pas… peut-être! En même temps, il y a eu les années 1980 qui ont marqué un tournant. Et puis les années 1970. Et 1960. C’est difficile à évaluer lorsqu’on est en plein dedans. Peut-être que dans 20 ans, on dira: “Oh! 2014! C’était le summum!”»

Deforestation
À la Galerie Yves Laroche jusqu’au 13 septembre

Art Tattoo Montréal
À la gare Windsor jusqu’à dimanche

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