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Protéger et cultiver les tourbières pour limiter le réchauffement climatique

Photo: iStock
Rafael Ziegler, Magali Simard, Rahma Eldeeb - La Conversation

Aujourd’hui, plus d’un tiers des dernières zones humides du monde ont disparu et le déclin de ces milieux continue de s’accélérer alors que protéger ces espaces permettrait de limiter le réchauffement climatique. Voici une analyse de Rafael Ziegler et Magali Simard (HEC Montréal) et de Rahma Eldeeb (Université de Montréal).


ANALYSE – Partout dans le monde, les tourbières sont menacées et leur destruction contribue aux changements climatiques. Les tourbières dégradées sont responsables d’approximativement 5 % des émissions globales de gaz à effet de serre.

Le dégel des tourbières du pergélisol, comme celles dans le nord du Canada, est un important «point de bascule» qui pourrait mener à l’accélération de l’effet de serre. Plus au sud, au Canada, en Europe et dans les tropiques, les tourbières sont drainées pour le développement urbain et l’expansion des banlieues et des infrastructures, pour être converties à l’agriculture sur terre sèche ou pour être minées afin d’en extraire de la tourbe horticole ou du combustible.

Les tourbières sont des milieux humides dans lesquels les plantes se décomposent très lentement, captant ainsi le carbone dans le sol. Il est impératif de protéger les tourbières intactes, et de réhumidifier celles qui ont été drainées, si nous souhaitons limiter le réchauffement climatique en dessous de 2 °C.

Dans le cadre de notre recherche, nous avons effectué le premier sondage international sur «l’agriculture humide», ou paludiculture, afin de comprendre de quelle façon les tourbières peuvent être protégées tout en considérant les populations, par exemple les agriculteurs, qui les utilisent. Nous avons aussi organisé un atelier à Montréal s’adressant aux agriculteurs et au public afin de présenter le rôle des tourbières dans les changements climatiques et discuter de paludiculture.

La paludiculture: une innovation nécessaire

Notre étude démontre que la paludiculture est une innovation initiée par la nécessité plutôt que par la recherche du profit. Aux endroits où les tourbières ne peuvent être complètement protégées et conservées à l’état naturel, comme les zones densément peuplées d’Europe, d’Indonésie ou du sud du Canada, la paludiculture permet aux fermiers et aux autres d’utiliser la terre tout en conservant le carbone dans le sol.

Une tourbière est créée par la décomposition partielle des plantes dans les tourbières et les marais. Lorsque le sol est humide, la tourbe peut se former. Or, lorsqu’il est asséché, le carbone stocké dans la tourbe est relâché dans l’atmosphère.

Bien que représentant seulement 3 % de la surface terrestre, les tourbières contiennent 33 % du carbone terrestre. Au Québec, plus de la moitié du carbone terrestre est stocké dans les tourbières. Leur protection est donc essentielle à l’atteinte des objectifs de carboneutralité du Canada.

Le sud-est du Québec, la zone la plus peuplée et urbanisée de la province, a perdu 19 % de ses tourbières entre 1990 et 2011. Le drainage à des fins agricoles représente environ 21 % de ces pertes, soit 80 000 hectares. Nous estimons que les tourbières drainées pour l’agriculture émettent entre 520 000 et 752 000 tonnes de CO2eq – annuellement, ce qui représente 10 % des émissions annuelles de tout le secteur agricole.

De la fumée s’élève au-dessus d’un champ
Le service de pompiers volontaires de Baie-Ste-Anne travaille à éteindre un feu de tourbière au Nouveau-Brunswick, en août 2017. LA PRESSE CANADIENNE/Diane Doiron

Au-delà des bénéfices climatiques, la protection des tourbières et la paludiculture accomplissent de nombreux services écosystémiques, dont la rétention et la purification de l’eau. Ils agissent comme bandes riveraines et limitent la contamination des lacs, rivières et océans par les engrais agricoles. La destruction et la perte des tourbières engendrent des coûts considérables pour la communauté, et ce, au-delà des coûts économiques uniquement.

Notre sondage démontre un intérêt grandissant pour la paludiculture autour du monde, particulièrement en Europe et en Indonésie. La paludiculture demeure cependant pratiquement inexplorée au Québec et dans le reste du Canada.

Le sondage suggère également que les pionniers de la paludiculture jugent l’utilisation de la biomasse particulièrement prometteuse dans le secteur des matériaux de construction, de la production d’énergie, des substrats horticoles et comme remplacement au fourrage. Par exemple, un fermier à Malchin en Allemagne cultive de l’alpiste-faux-roseau et des carex pour la centrale thermique locale.

Une contribution aux économies régionales et circulaires

La paludiculture a un rôle à jouer dans les économies régionales circulaires, à condition de bénéficier d’espace et de temps afin de développer son modèle d’affaires. Notre sondage a montré que la collaboration entre les usagers et les chercheurs, ainsi que le support gouvernemental sur plusieurs années sont essentiels à une transition vers l’agriculture humide. Le modèle d’affaires de la paludiculture doit intégrer non seulement les objectifs climatiques, mais également les autres objectifs environnementaux, comme la protection de la biodiversité.

Notre atelier a permis d’identifier plusieurs leviers qui pourraient promouvoir le développement de la paludiculture au Québec:

  1. Elle pourrait réduire les émissions du secteur agricole, mais également générer d’autres bénéfices, comme la filtration et la rétention de l’eau, aidant ainsi avec l’adaptation aux sécheresses et aux inondations.
  2. Son développement est soutenu par les lois climatiques et de protection de la nature, par exemple par le financement disponible pour la protection des milieux humides dans le cadre de la Loi concernant la conservation des milieux humides et hydriques. La paludiculture est également alignée avec les objectifs du Plan d’agriculture durable 2020-2030.
  3. La paludiculture pourrait être explorée sur des fermes qui sont aux prises avec des problèmes d’inondation ou d’épaisseur des sols insuffisante, tandis que l’agriculture conventionnelle «sèche» continuerait ailleurs.
  4. La culture des coopératives et déjà bien établie dans la province. La paludiculture requiert de la nouvelle machinerie. Le partage des risques rend le modèle coopératif plus attrayant, comme illustré dans notre sondage par un projet néerlandais. Les principes des coops tels que «la coopération entre les coopératives» et «l’engagement envers la communauté» peuvent supporter des économies circulaires à l’échelle régionale qui priorisent les membres, les communautés et l’environnement, plutôt que le profit.

Notre atelier a également révélé certaines barrières. Les connaissances socioécologiques et contextuelles, et l’éducation doivent être renforcées. En ce qui a trait à l’écologie, cela signifie de bien comprendre les émissions de méthane après la réhumidification lors des projets pilotes de paludiculture. Il faut également trouver un équilibre entre protection de la biodiversité et récolte de la biomasse, car la période optimale pour la récolte peut parfois avoir un effet néfaste sur les espèces logeant dans les champs.

Du côté social, des projets-pilotes de paludiculture sont nécessaires afin de démontrer le modèle d’affaires aux fermiers et autres usagers. Leur succès dépendra de changements dans les réglementations et les subventions.

Notamment, l’augmentation des prix du carbone sera cruciale dans l’établissement des conditions de concurrence équitable. L’inclusion de la paludiculture dans le rapport sur le «carbon farming» de L’Union européenne est un indicateur de ce développement.

Un changement de paradigme culturel est nécessaire afin d’effectuer une transition vers une agriculture régénératrice. L’agriculture multifonctionnelle au service des communautés, des tourbières et de la planète doit devenir une priorité publique.

Rafael Ziegler, professeur titulaire, Département de gestion, HEC Montréal; Magali Simard, Étudiante à la maîtrise en Management et développement durable, HEC Montréal et Rahma Eldeeb, MSc Sciences de l’environnement et durabilité, Université de Montréal

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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La Conversation

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