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Métro se joint à la guerre au gaspillage

Photo: Nick Cunard

Les statistiques surprennent : plus de 50 % de la nourriture produite serait gaspillée. Notre journaliste à Londres Kieron Monks a mordu dans le problème.

«Arrêtez! Revenez ici!» Mon complice et moi voyons une femme dans la quarantaine, bien mise, qui nous poursuit dans la rue. Me sentant coupable, je lui tends le sac. «Je ne le veux pas au complet, nous assure-t-elle alors qu’elle prend une miche de pain frais. C’est une honte tout ce que nous gaspillons.» Elle nous remercie et part de son côté.

Lors d’une nuit pluvieuse à Londres, nous avons trouvé notre souper dans une poubelle en face d’une boulangerie. Plusieurs sacs étaient empilés au pied de la porte, remplis de pains, de sandwiches et de gâteaux. «Nous venons ici chaque jour, me dit Jack, mon guide et un freegan (quelqu’un qui ne vit qu’avec des aliments gratuits). Mais il y a bien des choses que nous pouvons manger.»

Je ne fouille normalement pas les sacs noirs en quête de nourriture. Cette mission a pour but de découvrir comment de 30 à 50 % de la nourriture produite dans le monde se retrouve à la poubelle, selon le récent rapport de l’institut de Génie mécanique du Royaume-Uni. Un quart de ces «déchets», qui vaut 1 000 G$, permettrait de nourrir le milliard de personnes souffrant de malnutrition dans le monde.

Pendant une semaine, je me retrouve dans les conteneurs à déchets et les poubelles pour voir si des aliments peuvent encore servir. Des vétérans freegans aiguisent mon appétit en me parlant de leurs trophées de chasse : un plateau de fromages et un saumon complet.

Mes trésors sont plus maigres, en partie parce que les détaillants verrouillent leurs poubelles ou couvrent de peinture les aliments jetés. «Nous pouvons être poursuivis si quelqu’un devient malade à cause de notre nourriture jetée», se défend un commerçant alors qu’il m’indique de faire du vent.

Pour survivre, je dois abandonner toute fierté, que ce soit pour grimper dans les conteneurs d’un supermarché quand la nuit tombe, ou pour déchirer en plein jour un sac-poubelle dans un marché achalandé. De tels gestes divisent l’opinion : certains gardes de kiosque sont outrés, alors que certains employés de magasin sont très touchés par l’injustice du gaspillage. Ma journée est sauvée, car je réussis à convaincre un commerçant de me donner ses produits invendus à la fermeture de sa boutique.

C’est une entreprise compliquée pour un jeune homme douillet de Londres aux techniques de survie limitées. Mais heureusement, il y a un réseau émergent de militants qui veulent faire de la gestion des déchets une priorité.

Je rencontre Martin Bowman, 26 ans, à la soirée du cari au refuge St. Mungo. C’est là qu’il retrouve le groupe qu’il a fondé, Food Not Bombs (De la nourriture, pas des bombes), qui cuisine pour 40 personnes sans-abri deux fois par semaine avec des aliments invendus. «On peut survivre avec des déchets, mais c’est plus hygiénique d’avoir un fournisseur, explique-t-il. La plupart des magasins détestent jeter autant.»

Le groupe a une entente avec un nombre grandissant de commerces et cherche à remonter la chaîne d’approvisionnement pour obtenir des ressources inexploitées. Près de 60 % de la nourriture est perdue avant d’arriver dans les magasins, puisque les supermarchés jettent des centaines de milliers de tonnes d’aliments chaque année pour des raisons esthétiques.

C’est ce qui a amené Martin Bowman à cofonder le Gleaning Network, une alliance à la Robin des Bois qui prend ce que les fermiers ne peuvent vendre aux supermarchés. Leur dernière excursion leur a rapporté deux tonnes d’aliments, qui ont ensuite été distribuées gratuitement.

Les militants font face à un problème majeur : il n’y a pas de moyen précis de mesurer le gaspillage de nourriture. C’est pourquoi le groupe de pression This is Rubbish (qu’on pourrait traduire par «C’est n’importe quoi», mais il y a un jeu de mots, «rubbish» voulantt également dire «ordure») a publié la toute première vérification nationale. Une fois que les chiffres seront rassemblés, le groupe espère forcer les commerces à signer des accords contraignants sur la réduction du gaspillage. «La chaîne d’approvisionnement doit devenir responsable et transparente» estime Caitlin Shepherd, la porte-parole du groupe.

Le groupe se concentre sur deux sortes d’actions : faire de la pression sur les politiciens, d’une part, et organiser des festins publics de l’autre. «C’est une cause qui est facile à comprendre pour le public, bien plus que les émissions de CO2, dit Mme Shepherd. Et elle semble avoir raison : sept nouveaux groupes de distribution ont vu le jour au Royaume-Uni depuis 2005. À cette époque, seulement quatre groupes existaient.

Le mouvement traverse les océans. En janvier, en partenariat avec un réseau de militants européens, l’ONU a lancé sa campagne mondiale pour prévenir le gaspillage alimentaire. La campagne prévoit réduire de moitié le gaspillage d’ici 2020.

Cinq jours de gratuité
Journal de bord : manger sans dépenser

Jour 1. Foncer à la boulangerie tout juste après la fermeture, à 17 h. Des sacs de poubelle remplis de bonnes choses, mais trop de personnes présentes pour obtenir un vrai festin.
Résultat : Deux miches de pain, une pâtisserie au fromage et un gâteau.

Jour 2. Franchir une clôture dans la zone des conteneurs d’un supermarché, vers 23 h. Très salissant pour un résultat décevant : le meilleur est déjà parti.
Résultat : Des pommes.

Jour 3. Le marché dans le centre de Londres en plein jour. Plusieurs poubelles de kiosques, mais les propriétaires se fâchent en voyant ma recherche effrontée..
Résultat : Du pain, des bananes et des pâtisseries.

Jour 4. Les cafés locaux ne sont pas coopératifs. Les conteneurs des épiceries sont barrés.
Résultat : Au lit sans avoir soupé.

Jour 5. Au refuge St. Mungo, un souper avec le groupe Food Not Bombs, après que les sans-abri se furent servis.
Résultat : Du cari, des patates et un dessert.

La guerre au gaspillage
Plusieurs projets et initiatives réalisent des actions radicales pour aborder le problème.

  • The Pig Idea (L’idée du cochon). Le groupe avance que 40 millions de tonnes de nourriture pourraient être utilisées sans danger pour le bétail, ce qui pourrait aussi freiner la déforestation en Amazonie.
  • Feeding the 5K (Nourrir les 5 000). Des événements au Royaume-Uni et en Irlande qui servent des repas gratuits à 5 000 personnes vivant dans des centres. Les repas sont faits entièrement d’aliments invendus.
  • IFWAP. Une initiative qui vise à détailler la répartition de tous les déchets alimentaires au Royaume-Uni.
  • FUSIONS. Un mouvement présent dans 13 pays d’Europe, qui réunit des universités, des groupes de consommateurs et des entreprises pour coordonner de nouvelles initiatives.

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